L’Université populaire : La revanche du peuple
1er décembre 2007
Par mounia - Visites: 969 - Popularité: 3       Enregistrer au format PDF

"J’ai connu mon mari durant ma deuxième année de fac. C’était en 1980. Nous nous sommes mariés moins d’un an plus tard. Très vite, je suis tombée enceinte. Bien sûr, je pensais pouvoir concilier mes obligations de mère de famille et ma vie d’étudiante. Mais ça n’a jamais duré que le temps de mes premiers mois de grossesse. Dès que j’ai accouché, j’ai réalisél’impossibilité d’une telle équation. J’ai donc fait le choix de suspendre mes études pour quelques années. Résultat, le premier enfant a grandi, ensuite le second est arrivé, je me suis retrouvée noyée dans le quotidien. Aujourd’hui, mon aîné a 23 ans. Le second en a 20 et ma vie se résume aux courses, à la cuisine et aux feuilletons télé. Avec ces cours, j’ai le sentiment de rattraper le temps perdu".

K.A est l’une des 11340 femmes inscrites au programme des universités populaires. Et sans doute n’est-elle pas la seule à correspondre à ce schéma de vie. Un petit saut à la salle Abdessamad Kenfaoui, à Casablanca le samedi après-midi ou dans n’importe quelle autre salle du pays d’ailleurs, suffit pour s’en persuader définitivement. Des femmes et des hommes, d’âges et de niveaux scolaires différents, qui prennent leur revanche sur le temps. Et une seconde revanche sur un système d’éducation profondément défaillant. "J’ai obtenu ma licence en biologie il y a 5 ans. Un diplôme qui ne m’a pas servi à grand-chose puisque je travaille dans un service commercial. Et à trente ans, je me rends enfin compte que ma véritable passion est l’histoire. Quand je pense à tout ce temps perdu simplement parce qu’à 19 ans, je n’avais personne pour m’orienter !" confie ce trentenaire casablancais. D’autres, moins nantis, ont dû arrêter leurs études au secondaire. "J’ai simplement envie d’avoir de vrais sujets de discussion quand je suis attablé avec mes copains", avoue ce jeune bricoleur dans l’ancienne médina.

Un bel engouement

Des cas comme lui constituent la majorité des inscrits (52%) et sont, pour une bonne partie, au chômage. Ils ne se font pourtant pas d’illusions. Ils savent pertinemment que quelques week-ends universitaires ne changeront pas leur statut social. Ils savent aussi que le seul diplôme auquel ils auront droit, à la fin de cette première session, est un certificat d’assiduité et des dizaines de kilomètres de théories et d’histoires gravées à jamais dans leur mémoire. Ils n’en sont pourtant pas moins enthousiastes. "Le savoir pour le savoir", les hommes d’El Gahs semblent avoir trouvé le mot juste pour résumer cet état d’esprit. "Nous avions atteint la limite de la capacité d’accueil de nos salles dix jours avant la fin des délais d’inscription. Y a-t-il besoin d’en dire plus ? Maintenant, s’il y a une leçon à retenir, c’est qu’il faut en finir avec tous ces a priori sur la complaisance des Marocains dans l’ignorance", commente le coordinateur national du programme, Mohamed Bouchtou.

Un mois après le lancement du programme, et au-delà de l’effet de l’inédit, l’initiative est chaque jour vécue comme une révolution par les 20 000 inscrits. Même écho chez leurs professeurs de fortune. "Lorsque je me suis proposé pour dispenser des cours de sociologie, je ne m’attendais pas à un tel engouement. Je l’ai fait parce que j’ai jugé l’initiative louable et admirable. Je me disais : "La sociologie est une discipline qui ne leur servira pas vraiment dans leur quotidien. Je me suis pourtant retrouvé avec 254 étudiants. C’est dire mon étonnement" rapporte le sociologue Abdellatif Aguenouch. La surprise est d’autant plus grande que la sociologie ne fait pas exception. D’autres disciplines aussi peu concrètes, telles que la philosophie et les lettres ont enregistré autant de demandes que le droit ou la gestion d’entreprise, au demeurant très pragmatiques. D’ailleurs, poursuit ce dernier "je me suis surpris moi-même à retomber amoureux de ma profession face à la qualité d’une audience que je ne risque pas de retrouver dans mes cours magistraux".

Une arme contre l’obscurantisme ?

C’est une belle brèche qu’a ouverte le secrétariat d’État à la Jeunesse en osant franchir le pas. Reste à savoir s’il fera des émules. "Il y a une telle demande dans la société que les services publics ne peuvent pas à eux seuls y répondre. Il faudrait une adhésion des privés aussi car c’est tout un projet de société" insiste M. Bouchtou. Jusque là, seul l’Institut des Hautes Etudes Management (HEM) avait tenté l’aventure, en créant en 1998, la toute première "université citoyenne". Mais seuls quelques privilégiés pouvaient en bénéficier. Avec l’université populaire, l’accès au savoir est démocratisé. Au-delà du slogan "le savoir pour le savoir", aussi bien les organisateurs que ces étudiants du 2ème âge cherchent dans le savoir une arme contre l’obscurantisme.

Pourtant ces 20 000 participants ne feront pas le poids face aux dizaines de milliers de Marocains totalement désarmés intellectuellement, face aux discours populistes de quelques imams et autres illuminés. Car c’est bien ceux-là que le savoir dérange. D’abord et avant tout. En atteste la sortie, la semaine dernière, de ce prêcheur d’une mosquée casablancaise, qui a décrété (on dirait par nostalgie des années 70) que "les universités populaires prônent l’hérésie, l’athéisme et le marxisme", invitant à l’occasion son auditoire à les boycotter. La cabale n’a aucunement été contrée par l’assistance. C’est le bon vieux cliché de la guerre entre le savoir et l’ignorance. D’ailleurs, en revisitant les pages de l’histoire, ou plus correctement en la remontant jusqu’aux origines du concept de l’université populaire, on est tenté de faire un parallèle certes peu justifié, mais qui mérite tout de même méditation. C’est en effet, vers la fin du 19ème siècle, au moment même où l’affaire Dreyfus déchirait la France des élites que l’ancêtre du concept a été imaginé, Le "petit peuple" n’ayant pas la possibilité

Source : Le Matin du Sahara


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